mercredi 19 juin 2013

Underwater hatred.

Il lui revenait encore, en rêve, parfois sans qu'elle n'y ai pensé, sans qu'elle n'ait pu lutter contre sa présence dans son avant-sommeil. Toujours chaleureuse, paternelle, et dotée d'une aura lumineuse qui la rendait irréelle. Au réveil, elle ne pouvait s'empêcher de penser que c'était ce qu'il était devenu, dorénavant. Irréel. Elle s'interdisait de penser à lui le jour durant ; et il s'invitait, lancinant et trompeur, dans ses rêves : il lui susurrait que c'était permis, qu'il n'y avait rien à craindre. Ou bien il semblait perdu, confus et il fallait alors qu'elle subisse ses déversements impuissants, le rassure, le prenne dans ses bras. Elle avait besoin de lui, semblait-il. Elle était perdue sans lui. Ces rêves là étaient les plus violents, les plus brutaux au réveil ; et ils lui laissaient le ventre tordu et la bile amère. En ouvrant les yeux, elle réalisait que son subconscient la mettait encore face à ses chimères. Il n'était ni confus, ni perdu et elle n'avait besoin de rassurer personne.

C'était l'imaginaire de ces anti-héros d'enfance qui lui avait donné ce goût de la protection, et maintenant c'était comme un coup de poignard dans le dos, le matin. Par une étrange alchimie, il lui arrivait parfois de ne voir que son amour presque incestueux, qui éclipsait tous les autres. Ils reprenaient leurs activités anciennes, et toute cette étrange complicité qui lie deux êtres quasi-morts, les situations connues d'eux seuls, cette fois où ivres, ils s'étaient réconciliés pour courir éperdus dans un champ, à la lueur de leurs torches de jonglage. Tout ceci lui revenait alors, et il n'y avait plus de trahison, plus de culpabilité. Il n'y avait que l'adoration éternelle, presque tragique ; celle qui ne se forme qu'aux abords de l'âge adulte, lorsque l'on n'a pas encore assez vécu pour comprendre qu'on se ment déjà, mais juste assez pour avoir goûté à l'immortalité trompeuse de l'âge.

Parfois enfin, les rêves ne suffisaient plus, et alors ils pensaient à eux en plein jour. Certains endroits, comme une cartographie de sensations, la rappelaient immanquablement à lui, ou à elle. Il s'interdisait de penser à elle, et espérait toujours stupidement, inconsciemment un rebrousse-chemin. Avec le temps, elle avait arrêté d'arpenter les quais de gare et les hall d'immeubles à sa recherche pour se blottir contre lui. Et elle restait maintenant assise, les yeux dans le vide, à sa place, sans comprendre vraiment comment il en était arrivé là. Il aurait aimé la revoir, mais aujourd'hui, il ne savait plus ce qu'il aurait bien pu lui dire. Les jours défilaient, le compteur tournait, il ne fallait surtout plus le remettre à zéro. Elle le savait tout aussi bien que lui. Ce souvenir qui venait jusque dans ses rêves, et qui la regardait, sans rien dire, toujours aussi tranchant et damné ... Peut-être encore était-elle, elle même, devenu un fantôme de son inconscient. Elle ne dirait rien, et il le fallait.

Le revoir, au hasard d'un événement inévitable. Préparés ou non, ce serait le choc violent de deux pans de vie abandonnés qui se rencontrent. Il y a un trouble évident à regarder la branche d'un futur possible qui a séché sur pied.


Parfois je me plais à imaginer les mots que nous pourrions nous adresser l'un à l'autre. Mais souvent rien ne me vient ; et les polichinelles qui actent dans mon crâne sont soudain privés de parole, désarticulés, condamnés à se regarder l'un et l'autre, condamnés à chercher dans les yeux de l'autre une solution qui n'a jamais existé. Il ne reste alors plus que l'oubli, la distance, le temps. Et la complaisance, l'horrible complaisance. La facilité lorsque l'on fait durer un regard, lorsque l'on prolonge un retard qui aurait dû s'achever plus tôt. Lorsque l'on se vide, étouffés d'horreur, et qu'on reste crispé, étendu sur un lit aux draps froissés et sales aux relents cauchemardesques, à contempler le terrible gouffre au fond duquel on est tombé. Il faudra encore beaucoup de temps pour que tout s'arrête, que même mon inconscient abdique, enfin. Combien d'années pour ce genre de brûlures au creux du ventre ? Combien d'années pour que tu disparaisses ? Combien d'années pour rattraper l'accroc ?

Il ne faudra sans doute jamais le revoir. Jamais le revoir.